mardi 9 décembre 2008

La ballade du Vieux Marin

de Samuel Taylor Coleridge
- mise en scène de Jean-Baptiste Sastre au théâtre de Chaillot...

...Ou se nourrir de poésie, la sentir, fraîche, traverser notre corps, couler dans nos veines, saisir notre cœur, en battre chaque cadence, en réchauffer chaque danse, chaque chanson, sentir chaque vibration de notre peau qui s’hérisse, chaque contraction de nos membres qui s’éveillent.
Sur un plateau, la voix de l’acteur nous traverse au point de disparaître, au point qu’il n’y à plus d’acteur, il n’y à plus de voix, il n’y à plus nous, il y a juste la poésie, la ballade, le vieux marin et le garçon de noce, qui font partie intègre de notre vérité, dont la présence est admise, dont la réalité est inébranlable, par la raison même des émotions qu’ils traduisent. Les mots mêmes s’effacent pour ne laisser exister que la réalité du sentiment, de cette peur, et cette angoisse, et cette joie.
Et le regard qui se porte sur la salle, dans une furtive prise de conscience du monde, s’efface en atteignant le but d’un autre regard, tout aussi émergeant que le notre, qui nous incite de nouveau à plonger dans l’univers maritime d’une scène que sans visualiser complètement, on voit. On voit les vagues, la mer, le soleil et le bateau, et pourtant les phrases nous échappent, le sens nous dépasse, on en reste à une constatation simple : l’être, le ressentir.
On sort de là éclairé, plus triste et plus sages, comme illuminés, comme réveillés d’un songe d’une vie entière, comme si deux cents siècles c’étaient passé au cours des quelques instants de poésie, qu’on a bue, goutte à goutte, tel un nectar précieux, tel un nectar rare. On sort de là sans réellement comprendre l'effet produit, reproduit, sans comprendre nos angoisses et nos laisser-aller, nos joies, notre plaisir et notre jouissance. On les ressens qui nous envahissent, toutes sortes de sentiments et émotions extrêmes qui font surface, toutes nos réalités cachées au fond d’un masque de civilisation et société, sans les comprendre, sans savoir à quoi attribuer leur présence. A cet homme qui pendant une heure à lu ? A la mise en circonstance d’un théâtre improvisé dans les caves d’un théâtre ? Au texte lui-même dont chaque phrase nous a échappée ?
Il en est de la rareté simple de la poésie. Il en résulte avant tout de l’intention qu’on nous fait savoir. Ils veulent nous donner la poésie. Et quand on ressort, avec ce quelque chose de plus, en réalité conscience de tout ce que l’on avait déjà, c’est qu’on à été disposé à recevoir la poésie. C’est qu’on détient la poésie. Donnée par la voix d’un inconnu. La poésie est donc partout, comme un clair de lune qu’on a tendance à oublier voir. La poésie est le ciel, l’acteur nous le signale, et nous le regardons. Subjugués, submergés, par cette voix d’homme qui raconte les hommes. Cette voix qui nous ressemble, maintenant qu’on s’est ouverts à l’humanité et qu’on accueille dans notre sein la poésie qui s’y berce depuis toujours et qu’on a tendance à faire taire dans une quotidienneté mortelle.

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