mardi 27 mai 2008

Rêve n°2

Elle est assise en hauteur par rapport à la place. Adossée à un mur, une jambe pendante, l’autre repliée, support d’une pochette rouge vin gribouillée de dessins et de mots noirs, support à son tour d’une feuille. Son stylo la griffonne avec un léger bruit de caresse.

Autour d’elle toute sa classe, des jeunes, ses compagnons, qui parlent, gigotent. Deux filles dansent, elle les aperçoit plus où moins, avec un coin de l’œil. Leur prof explique quelque chose à un petit groupe qui s’est formé autour d’elle, avide de ses paroles. Un éclat de rire résonne entre eux. Andrea est complètement ailleurs, tantôt elle écrit, elle barre, elle mord l’extrémité de son stylo, pensive, ou le fait battre une cadence régulière sur sa joue.

«Tu écris quoi ?»

Elle ne l’a pas sentie s’approcher, sa prof, qui la regarde. Elle lève les yeux de sa feuille, la baisse sur elle, sourit doucement.

«La dissertation d’un jeune garçon pour son cours de français avec une jeune prof veuve»

Peut-être presque une réponse incomplète, mais une vérité totale. C’est la troisième page de la dite dissertation, un texte argumentatif sans importance ancrée dans une histoire.

«Vous voyez les enfants ? Andrea écrit l’histoire d’une jeune veuve et d’un jeune garçon…»

C’est l’euphorie partout, la nouvelle est donc prise avec quelques paroles, rien de bien important. Andrea, elle, sourit. Sa prof aussi. Complices presque.

***

Elle ouvre son cahier, en sort un petit bout de papier. Sa prof est assise à côté d’elle. Devant elles, deux garçons de la classe. Le papier contient les réponses au DST. Elle n’à pas peur, sa prof ne soupçonnerait jamais d’elle, elle refuserait même l’évidence mise sous le nez. Elle se trouverait une excuse à elle-même pour ne pas croire qu’Andrea a triché.

Un des deux garçons murmure. Dénonce. Elle nie. La prof se voit obligée de réagir, demande le papier, regarde, le lit. Andrea sens sa main trembler et son regard devenir arrogant. Les traits fins de sa prof, d’habitude si fins, si gracieux, pleins de lumière, s’assombrissent.

«Intéressant…»

Qu’aurait-elle pu dire d’autre ?

«Rémi… va chez le CPE…»

Rémi… l’un des deux cafteurs. Toute la salle tremble, retiens son souffle. Quelle sera la sentence ? Quelle sera la punition ? Andrea, la toujours aimée, la chouchoute des professeurs. Surtout celle de Madame F, «sa meilleur élève en français», celle dont toutes les rédactions sont lues et félicités. Andrea, ce n’est pas la première fois qu’elle triche, elle s’est enfin prendre. L’opinion muette vacille entre le «bien fait pour elle» et le «la pauvre».

«Fait apporter une table»

Une table ? Une table, c’est tout, juste une table ? La criminelle prends ses affaires, se lève, pose son dos contre le mur, attends la table que Rémi est allé chercher. Elle n’ose pas regarder sa prof, elle sait que son regard est insolent, fière et arrogant, elle sait qu’elle fait genre qu’elle s’en fou. Et pourtant, elle sait qu’elle ne s’en fou pas, que son cœur se brise, qu’elle a envie d’hurler et de pleurer. Pas qu’on l’ait prise, pas qu’on la punisse. Seulement que sa prof ne sait plus très bien quoi regarder et comment, seulement que la voix de celle-ci a vacillé, seulement que son front est noir.

***

Le contrôle est passé, Andrea s’en va, sac sur le dos, démarche royalement insultante. Pas un regard envers cette prof que quelques heures auparavant elle admirait et que maintenant elle déteste pour être elle-même la cause d’une déception qui lui va mal au teint.

***

Toute la classe courre et disparait. La rue est gênée par une grue abandonnée bien au milieu. Andrea grimpe sur son vélo, pédale un peu, cri qu’on l’attende. Derrière elle il n’y à plus que la prof, avec qui elle ne veut surtout pas être seule. Mais les autres ont disparu.
Elle saute du vélo, le balance à terre.

«Salop’rie !»

Elle fait demi-tour, enfonce les pognes dans les poches, rentre le menton et marche vers la prof, fixant avec insistance ses pieds. La ville semble déserte de toute autre personne qu’elles deux.
Elle arrive à ses côtés, la passe, fait tourner ses talons quand elle se trouve derrière elle et suit ses pas, telle une ombre, sans mot dire, sans un regard.
Peut-elle faire autrement ? Elle est là, dans une ville inconnue et secrète, les camarades se sont évaporés, la prof est son seul repère.

«Tu fais des efforts»


Andrea ne comprends pas ces mots prononcés, lève les yeux et les croise pour première fois depuis longtemps avec ceux de sa prof. Ils sont si doux, si beaux. Elle rebaisse le regard immédiatement, donne un coup sur un caillou.

«J’fais pas d’efforts»


Elle ne comprend même pas desquels efforts elle lui parle, mais l’esprit de contradiction qui accompagne la fierté et l’orgueil du boudage se sont emparées d’Andrea. Et puis c’est vrai, elle ne fait pas d’efforts. Pas du moins en ce qui les concerne, elles.

***

Elle va chercher ses feuilles, elle à une idée pour la jeune veuve. Un seul coup d’œil suffit, une écriture connue mais étrangère est sur son histoire.
’Hasard’ ne prend pas de z, Andrea
Elle reste immobile. Une larme coule.

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